La Rumeur

« Il paraît qu’elle est folle
Qu’elle fume comme un pompier
Qu’elle boit beaucoup d’alcool
Et qu’elle mange des bébés
On m’a dit qu’elle séduit
Des hommes avec succès
Qui sont jeunes et jolis
Qu’elle les trouve au lycée »

La rumeur ne m’atteint pas
Car mon cœur ne l’entend pas
Les bêtises de toutes sortes
Sont priées de rester à ma porte

« Elle vient d’un autre monde
Ou d’une autre planète
Elle est brune, elle est blonde
N’a jamais la même tête
D’ailleurs apparemment
Elle a tout changé
Car il y a trente ans
Elle était un pygmée »

La rumeur ne m’atteint pas
Car mon cœur ne l’entend pas
Les bêtises de toute espèce
Sont priées d’être tenues en laisse

On dit bien des choses
Qui nous indisposent
Souvent on entend
Le bruit des gens
Qui commentent les tantes
Qui ont peur des pédés
Et des gens différents
De leur banalité

Mais moi
La rumeur ne m’atteint pas
Car mon cœur
Mon cœur ne l’entend pas

Ce qui m’atteint c’est les coups
Pas les mots, ni les lettres
C’est un ami qui se révèle
Ne plus en être
C’est un amant qui s’éloigne
Car le cœur ça se soigne
Mais les blessures qui saignent
Sont celles de ceux qu’on aime
Mais celui qui nous dit que celle-ci
N’est pas celle-là qu’on croyait être ici
Ce qu’elle n’est pas là-bas…
Qu’est-ce qu’on s’en soucie
De savoir qui est qui
Du moment qu’on vit
Et qu’on s’aime, aussi
Le reste, mon chéri
Ce sont des on-dit
Et on dit ce qu’on veut
Je m’en soucie peu

La rumeur est un serpent
Que l’on entend siffler souvent
Mais moi
La rumeur ne m’atteint pas
Car mon cœur ne l’entend pas
Non mon cœur ne l’entend pas
Moi les cons je les entends pas

J’ai connu un coiffeur

J’ai connu un coiffeur, très beau, très gentil. Il écoutait tout le temps de la musique électro, ou de la variété, et il aimait danser. Il m’avait emmenée danser, d’ailleurs, le premier soir, et il ne m’avait pas touchée, pas embrassée, rien, un gentleman. Il portait des vêtements excentriques, un anneau à l’oreille, un t-shirt moulant. Il était toujours entouré de filles, il était très doué pour écouter, je suppose que c’est le métier, t’es un peu obligé. Il avait le sens de l’humour, il riait souvent, d’un rire très clair, sibyllin. Il avait de si belles mains. Il chantait, parfois, en me coiffant. Il était très pudique sur sa vie privée, mais on dormait souvent ensemble, enlacés, sans qu’il ne se passe rien. Il me disait seulement qu’il voulait des enfants, alors un jour je lui ai dit que moi aussi j’en voulais. De lui.

On s’est mariés, parce que ses parents étaient plutôt traditionnels. On a eu trois enfants, ils sont beaux, ils chantent, ils rient, ils crient, ils dansent aussi. Le soir, mon mari sort, il revient tard, parfois, et parfois c’est moi. On s’endort toujours enlacés. Quand je ne le vois pas, il me manque.

Si c’est pas de l’amour, ça y ressemble. Beaucoup.

J’ai rien demandé

J’ai rien demandé à ma mère
Mais elle m’a dit que je devais
Faire un effort vestimentaire
Pour un peu de féminité
J’ai mis du rouge et du rimmel
Et puis j’ai même acheté une jupe
Et on m’a dit que j’étais belle
Juste avant qu’on me traite de pute

J’ai rien demandé à personne
Mais on m’a dit que j’étais conne
De ne pas sortir avec des hommes
Et ça, dès le lycée
J’ai essayé les garçons
Ils étaient beaux, ils sentaient bon
Mais j’étais mal, je me sentais con
Pourtant j’ai essayé

J’ai rien demandé à mes amies
Mais quand j’ai dit ce que j’ai dit
Elles ont pris peur et elles m’ont dit
Qu’elles s’en seraient jamais douté
Elles me voyaient plus comme leur sœur
Je leur faisais même un peu peur
Et même si elles me brisaient le cœur
Elles ont cessé de me fréquenter

J’ai rien demandé à Cerise
Mais elle m’a dit que je vivais
Une sorte de petite crise
Que je devais juste accepter
Et puis elle m’a prise dans ses bras
Et moi je me suis mise à pleurer
Elle me réconfortait tout bas
Et puis elle m’a embrassée

J’ai rien demandé à personne
Mais l’amour est venu tout seul
Et j’ai compris que j’étais conne
De penser que j’étais toute seule
Après Cerise, il y a eu Pomme
Après Pomme, y a eu sa sœur
J’ai rien demandé à personne
Mais elles m’ont toutes ouvert le cœur

J’ai rien demandé aux garçons
Mais je fume leurs cigarillos
Je leur emprunte des pantalons
Et je me prends pour un héros
Accoudée au comptoir d’un bar
Je drague les filles élancées
En sortant je lance un regard
Aux hommes jaloux de mon succès

J’ai rien demandé à ces filles
Et j’ai eu toutes les caresses
De leurs tendres baisers vanille
Et des belles courbes de leurs fesses
J’ai rien demandé, ça me va
Les filles, c’est mieux que les garçons
J’ai rien demandé mais je crois
Qu’on demande rien quand tout est bon

Fille à pédés

Entre vingt et trente-cinq ans
Quand on est plutôt jolie
Qu’on n’a pas son prince charmant
Et qu’on habite à Paris
Toutes les copines sont maquées
Elles ne sortent pas le soir
La plupart ont des bébés
Mais celles qui sont dans les bars…

Ce sont les
Filles à pédés
Leurs copines sont des copains
Qui sont super bien gaulés
Et qui se tiennent par la main
Les filles à pédés
C’est comme ça qu’on les appelle
Leurs amis sont tous homos
Même si elles leur roulent des pelles

Ils savent écouter les filles
Dans les moments importants
Dans les moments nuls aussi
Ils savent écouter tout le temps
On écoute les mêmes musiques
Rihanna ou Beyoncé
Ce qui compte, c’est qu’on critique
Les gens qui ne savent pas danser

Nous sommes les
Filles à pédés
Celles qui se moquent des gens
Qui ont l’esprit étriqué
Et l’humour inexistant
Les filles à pédés
Celles qui roulent du popotin
Celles qui aiment s’emballer
Autour du moindre potin

Je ne connais pas un garçon
Qui aime comment je m’habille
Qui pleure devant une émission
Et qui comprend toujours les filles
Qui me conseille en chaussures
Qui déteste le métro
Qui ait peur des voitures
Et qui soit hétéro

Je suis une
Fille à pédés
Si c’est bien comme ça qu’on dit
Leurs mots doux peuvent m’aider
À me sentir plus jolie
Une fille à pédés
À pédale ou à moto
Appelez-moi comme vous voulez
Car ce ne sont que des mots

Si toi aussi tu n’aimes pas
Les jalousies et les égos
Des filles qui se montrent du doigt
Et qui ne disent pas de gros mots
Si quand tu as encore trop bu
Tu préfères aller danser
Avec des hommes au torse nu
Qui ne vont jamais te draguer

Tu es une
Fille à pédés
Crie-le fort et sois-en fière
Profite de ces années
Où tu n’es pas encore ta mère
Une fille à pédés
Oui c’est bien comme ça qu’on dit
Enlace-les, embrasse-les
Et danse toute la nuit

Une fille à pédés
Une fille à pédés
Oui c’est bien comme ça qu’on dit

Une fille à pédés
Une fille à pédés
Oui c’est bien comme ça qu’on dit
Quand on parle de mes amis…

Ça ne durera pas

Je me souviens pendant la guerre
D’avoir parlé à mes parents
Car ils avaient l’esprit ouvert
De mon nouvel amour naissant

C’était une jeune infirmière
Esprit vif et grande beauté
Mais j’étais une riche héritière
Descendant d’une longue lignée

« Ça ne durera pas, ma fille
Ça ne durera pas
Le temps passe et l’amour aussi
Ça ne durera pas »

Après la guerre, l’amour croissant
Nous sortions dans les cabarets
Nos mains liées, nous embrassant
Croisant Cocteau et Jean Marais

Mon frère, alors, me prit à part
S’inquiétant de ma légèreté
Me rappelant à mes devoirs
De riche héritière et d’aînée

« Ça ne durera pas, ma sœur
Ça ne durera pas
Trouve un mari et oublie-la
Ça ne durera pas »

Ça durait pourtant toujours quand
Ils m’ont fait épouser en blanc
Un homme pour qui je n’avais rien
Qu’indifférence, mépris, dédain

Puis il m’a fait devenir mère
D’un enfant dont je ne voulais pas
J’ai tant pleuré mon infirmière
Mais il m’a dit : « Ne t’inquiète pas

Ça ne durera pas, chérie
Ça ne durera pas
Le temps passe et le monde oublie
Ça ne durera pas »

Emportant toute ma fortune
C’est mon mari qui m’a quittée
Prenant ma fille – sans rancune
Mais me rendant ma liberté

J’ai retrouvé mon infirmière
Mais elle aussi s’était mariée
Et elle aussi était la mère
D’un petit garçon nouveau-né

« Ça ne durera pas, mon cœur
Ça ne durera pas
Je t’attendrai le temps qu’il faut
Ça ne durera pas »

Malheureusement ça a duré
Une longue dizaine d’années
Pendant ce temps j’ai attendu
Sans remords ni regrets

Puis un beau jour elle m’a rejointe
Un matin de printemps
Tenant son enfant par la main
Et elle m’a dit : « Allons-nous-en

Ça ne durera pas, mon ange
Ça ne durera pas
Profitons-en tant que l’on peut
Ça ne durera pas »

Evidemment le temps passé
N’a pas duré assez longtemps
Il se compte en dizaines d’années
Mais le bonheur passe comme le vent

Son fils est devenu le mien
Un garçon dont nous sommes si fières
Qui jusqu’au bout lui tint la main
Jusqu’à la fin de son cancer

« Ça ne durera pas, mon fils
Ça ne durera pas
Aimons les gens tant que l’on peut
Tant qu’ils sont toujours là »

Mon infirmière était partie
Mais ma fille m’a retrouvée
Elle avait quitté son mari
Ou son mari l’avait quittée

Elle a donc rencontré mon fils
Et tous les deux se sont aimés
En commun, pas une goutte de sang
Juste l’amour de leurs mamans

« Ça ne durera pas, enfants
Ça ne durera pas
Mais qu’importe qui ou comment
Aimer est l’important

Le reste ne compte pas, enfants
Car ça ne durera pas
Le reste ne compte pas, enfants
Car ça ne durera pas »