Les Funambules

Et quand nous aurons tous aimé
Un peu plus, un peu mieux
Quand nos colères seront tombées
Si nous ne sommes pas trop vieux

On pourra chanter autre chose

On sait que tout est inutile
De petits grains de sable
On sait que nos voix sont fragiles
Et nos mots jetables

On pourra écrire autre chose

À marcher sur des fils
Combien seront tombés ?
De marques indélébiles
Et combien de blessés ?

On aura des enfants à faire
Des repères à créer
Il y aura tellement d’autres guerres
Tout un monde à repenser

On pourra rêver d’autre chose

Aussi rapides qu’un courant d’air
Les années auront passé
On aura moins de forces qu’hier
Quelques rides, des idées

On pourra construire autre chose

À marcher sur des fils
Combien seront restés ?
Combien dans les abîmes
Et combien envolés ?

Et quand nous aurons tous aimé
Qu’on rira de ce temps
Qu’on en parlera au passé
Comme d’un combat d’antan

On pourra passer à autre chose
On passera à autre chose…

Prélude

J’attendais le jour
J’attendais le train
J’attendais pour rien

J’attendais le mur
J’attendais la force
J’attendais l’armure

J’attendais les enfants
Qu’ils deviennent plus grands
J’attendais pour toi
Que tu partes avant moi
J’espérais pour toi

J’attendais l’espoir
Il n’est jamais trop tard
J’attendais la nuit
Que tu sois endormie
J’attendais Paris

C’est jamais la bonne heure
La bonne année, la bonne humeur
C’est jamais la bonne météo, la bonne chanson à la radio
C’est jamais là où je voulais, c’est jamais là où il faudrait
C’est jamais…
Moi

J’attendais le déclic
J’attendais la retraite
J’attendais l’échec

J’attendais le métro
Le coup, le cri de trop
J’attendais d’être sûr
D’affronter les injures
J’attendais
Trop

C’est toujours la bonne heure
La bonne année, la bonne humeur
C’est toujours la bonne météo, la bonne chanson à la radio
C’est toujours là où je voulais, c’est toujours là où il faudrait
C’est toujours…
Moi

J’ai attendu sans fin qu’on vienne me prendre par la main
Qu’on me donne le mois, le jour, l’heure
Le mode d’emploi et la ferveur
J’ai attendu qu’il tombe du ciel
Le prince charmant avec ses ailes
J’ai attendu qu’on me délivre
Qu’on me fasse vivre comme dans mes livres
J’ai attendu cette fille au bois
En dormant j’entendais sa voix
J’ai attendu
Quoi ?

Toute ma vie j’ai eu peur de lui
Des on-dit, des bruits dans la nuit
Toute ma vie je me suis empêchée
D’imaginer ma liberté
Toute ma vie j’ai vécu pour d’autres
Les émotions de quelqu’un d’autre
Toute ma vie j’ai fui qui j’étais
Je n’ai plus l’âge d’être parfait
Toute ma vie je n’ai rien compris
À ce qui fait qu’on est en vie
Toute ma vie
Jusqu’ici

C’est enfin la bonne heure
La bonne année, la bonne humeur
C’est enfin la bonne météo, la bonne chanson à la radio
C’est enfin là où je voulais, c’est enfin là où il fallait
C’est enfin…
Moi

Quelqu’un d’autre que toi

Comme on se balance sur un fil
Je dansais
Toujours tellement proche du vide
Je frôlais
Les ombres en silence, les fantômes et leur danse
Là juste devant moi

Comme on se raccroche à un vœu
Je t’aimais
Comme on change les règles du jeu
Tu dansais
Les ombres de ton passé ne pouvaient pas gagner
J’étais ton bouclier

Et on se regardait tomber à deux
Comme deux clowns tristes dont on ne voit plus les yeux
Les moments qu’on avait eus autrefois – ce qu’il restait de joie
S’est perdu dans d’autres bras

Comme on s’écrit les histoires qu’on voudrait lire
Comme on soûle sa mémoire pour mieux la fuir
J’ai fermé les yeux, j’ai fait de mon mieux
Pour te retenir

Comme on tire les cartes un peu au hasard
Pour trouver un coin de lumière, un espoir
J’ai lâché ta main, changé de chemin
J’ai suivi le fil du soir

Et on se regardait tomber à deux
Comme deux clowns tristes dont on ne voit plus les yeux
Les moments qu’on avait eus autrefois – ce qu’il restait de joie
S’est perdu dans d’autres bras

Je te regardais et tu avais raison Et je te regardais t’éloigner peu à peu
Tu étais ma chance, ma prudence, ma maison T’empêcher d’être heureux
Je ne reviendrai peut-être jamais
Jamais peut-être je n’aimerai
Quelqu’un d’autre que toi

Nos silences

La première fois que j’ai ri, tu étais là
La première chute aussi
Les tout premiers pas
Tous ces instants qui arrêtent le temps

Le premier chagrin dans la cour d’école
La première peur, les heures de colle
Tous ces souvenirs
Où j’habillais mes larmes de sourires

Tu étais
Solitaire, un peu secret
À l’écart du bruit, toujours juste à côté

Tu savais
Bien avant moi tu devinais
Ce qui se jouait là devant tes yeux
Les armes qu’il te faudrait un jour pour être heureux

La première fois tu avais huit ans
Tu étais un si bel enfant
Toujours à vouloir faire comme les grands
À presser le temps

Du premier chagrin dans la cour ce jour-là
Des mots, des regards, des coups bas
Tu ne m’as rien dit, mais j’ai compris
Quelle serait ta vie

J’ai grandi
Et très vite j’ai appris
À me taire et à laisser glisser la pluie

J’ai gardé
Toutes ces années mon secret
Par ignorance et pour te protéger
J’attendais que l’heure tourne, de l’hiver à l’été

J’ai tourné les mots des jours et des nuits
Pour oser te dire qui je suis
Tu m’as regardé, tu n’as rien dit
Et tu as souri

Ma peur
Dans la tienne s’est évanouie
Les silences d’autrefois
Ont pleuré dans nos bras

L’inconnu
Qui nous attend, le temps perdu
Rien ne nous empêchera d’avancer
La tête haute et le cœur plus léger